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Billet d'humeur : un monde plein de dangers (édito du futur Franc Pêcheur n°221)

Après avoir subi depuis plus de 20 ans les vagues de cormorans, nous vivons également depuis la dernière décennie un pillage qui n’a rien de naturel, celui-là : des invasions barbares venues de l’Est qui, bien loin de nous apporter une série de nouvelles technologies comme l’avaient fait les invasions des IV-Ve siècles, pillent les ressources bien fragiles de notre nature déjà mal en point : que de poissons repris, que de canards, d’oies et de cygnes sacrifiés, que d’ail des ours arrachés de l’humus de nos bois ! Ne parlons pas des menaces proférées et des intimidations.
Cette vague de braconnage n’est pas nouvelle du tout : elle est la conséquence d’un manque chronique de contrôles et d’une série de décisions inconséquentes. Chassés des Pays-Bas, qui mettent les moyens nécessaires à faire respecter la loi, et d’Allemagne, qui, en plus de contrôler strictement les pêcheurs, leur fait passer un examen pour obtenir le permis, ces vandales profitent du prix ridiculement bas du nôtre (qui, rappelons-le, n’a plus été indexé depuis presque 20ans, aux dépends des budgets de la pêche) et du manque chronique d’effectifs au Service de la Pêche et à l’UAB. Nos pouvoirs publics ont fait bien peu de choses pour endiguer le phénomène.
Et notre fédération dans tout cela ? Nous avons écrit, fait des propositions, invité le ministre à rassembler le Conseil Supérieur Wallon de la Pêche, demandé à ce qu’un homme du ministère vienne constater lui-même une série de faits. La réponse fut toujours la même : Mr X ou Y s’occupe de votre dossier … des mois plus tard, personne n’a appelé et nous n’avons rien reçu d’autre ! Enfin, après d’innombrables plaintes et quelques grosses colères, notre président est arrivé il y a peu à obtenir plus de contrôles sur la Meuse et le canal Albert. Les interpellations de 2 parlementaires (1 MR et 1 CDH), ainsi que des articles dans La Meuse et La Libre Belgique ont fait leur petit effet.
Cependant, par «plus de contrôles», n’espérez pas l’impossible : depuis le départ à la retraite de notre estimé André François, il ne reste que 12 gardes au Service de la Pêche. L’UAB a subi une cure d’amaigrissement encore plus forte sous Benoit Lutgen et ne compte plus qu’une dizaine de membres. De plus, dans les attributions des gardes-pêches, la répression ne représente qu’une partie de leur travail et la part administrative n’a fait qu’augmenter ces dernières années. Et si l’UAB est clairement répressive, elle doit également couvrir les bois de Wallonie ! Peut-on reprocher à une toute petite vingtaine de personnes de ne pas être omniprésents ? Assurément pas ! La Basse-Meuse liégeoise n’est qu’une partie d’un des 13 triages piscicoles de Wallonie et pour couvrir le reste, les 12 gardes restants font déjà des horaires que beaucoup d’entre nous ne voudraient pas avoir. Personne ne peut travailler 7 jours sur 7 et 24h sur 24 et les efforts que Xavier Rollin demande à ses hommes sont déjà remarquables, mais, paradoxalement, très insuffisants pour endiguer le problème. La faute à qui ? Les fédérations ont depuis longtemps déjà demandé l’agrandissement du Service de la pêche, que ce soit grâce à l’engagement de nouveaux gardes ou à la réaffectation de gardes forestiers. La crise économique a toujours été l’excuse « tarte à la crème » la plus communément brandie par nos politiciens pour ne rien faire, et ce même quand tout allait bien. Une certaine doctrine économique (malheureusement) en vogue en Europe est de dire que l’Etat coûte toujours trop cher et qu’il faut limiter les services publics. On a réformé la police d’une manière catastrophique, la SNCB a un taux de satisfaction bien bas, ses trains sont en retard et ses infrastructures sont, selon un rapport récent, vétustes … et j’en passe.
Alors, des gardes remplacés par des sociétés privées ? Cette idée pourrait germer dans la tête de certains. Pour moi, c’est un non catégorique. C’est à l’Etat d’assurer notre sécurité. Nous payons assez d’impôts et il est anormal que notre argent ne nous revienne pas grâce aux services publics. Nous voulons de la création d’emplois en Belgique pour la Belgique et pas de l’argent perdu à graisser la patte d’industriels venus d’ailleurs (qui a dit Mittal ?). A de rares exceptions près, nos derniers ministres nous ont habitués à la flamboyance de leurs déclarations et à capter les caméras, mais aussi à la médiocrité de leur action, quand quelque chose était fait. Monsieur le Ministre, vos administrés veulent être contrôlés. Il y a de nombreux demandeurs d’emploi dont le rêve est de travailler pour sauvegarder la nature. Investissez donc dans ces personnes et engagez quelques dizaines d’entre eux. Le budget n’en souffrira pas et l’Etat remplira un peu mieux les obligations qu’il a vis-à-vis de sa population !

Si nous nous sentons parfois bien mis à l’écart des décisions, il nous faut néanmoins reprendre confiance en notre potentiel. Notre intérêt est de nous allier dès que possible, aussi souvent que nécessaire, aux environnementalistes. C’est tout compte fait naturel, car nous défendons la même chose, même si nos buts sont légèrement différents. On doit savoir que nous, pêcheurs, voulons des contrôles et, loin d’être des destructeurs de la nature, nous en prenons soin et sommes sensibles à sa préservation. Nous avons un rôle à jouer et, plus particulièrement, dans le cadre des aménagements des centrales hydro-électriques sur nos cours d’eau. Cette énergie qui n’a de vert que le nom, coûte la vie chaque année à des tonnes de poissons en Wallonie, à cause des turbines qui fonctionnent comme des hachoirs. Plus elles sont petites, plus elles tournent vite, plus elles sont mortelles pour les anguilles, les truites, les tacons et tous les autres poissons qui y passent.
Des solutions existent : soit on dispose des grilles en amont et en aval desdites turbines, mais il faut les nettoyer régulièrement, soit on dispose des très efficaces machines à ultrason de la société Profish. Mais les exploitants trouvent souvent cela trop cher à l’utilisation ou à l’entretien. Le cas des turbines électriques est une bataille qui n’est pas perdue et nous devons y prendre part. S’il n’est actuellement pas possible d’imposer les grilles et/ou les ultrasons aux installations déjà en activité, il est de notre devoir d’insister lourdement, conjointement avec le Service de la Pêche et les environnementalistes, pour que les futurs sites en soient pourvus et que la législation soit respectée.
Les contrats-rivières sont justement des lieux où nous devons être présents pour que notre voix soit entendue par le plus grand nombre. C’est encore une fois du travail bénévole, de l’énergie investie et dépensée, mais notre passion mérite bien quelques sacrifices. On n’a pas le droit de se taire en se disant que d’autres feront le travail à notre place ou, pire, parce qu’on n’a pas envie d’être ennuyé. L’adage disant que pour vivre bien, il faut vivre caché ne fonctionne plus ici. Pour pêcher dans le futur, il nous faudra nous imposer en tant que force protectrice de la nature, consciente de son action et structurée. Je le dis et je le répète depuis des années : quand vous avez la possibilité d’être entendu, profitez-en ! On doit savoir que le pêcheur a une action positive sur l’eau ! On doit savoir qui nous sommes !

Enfin, il est plus qu’urgent d’entamer une réflexion large sur les politiques passées de rempoissonnements, sur les limites de prélèvement de poissons et, quelque part, sur certaines de nos habitudes à la pêche. On peut reprendre 2 brochets, 5 truites, 50 vairons, une quantité illimitée de carpes, gardon, brèmes par jour et j’en passe … Trouvez-vous cela normal ? L’exemple des truites est marquant. Les rivières de Wallonie produisent 3 truites sauvages par an et par pêcheur (chiffres du Service de la Pêche) et l’on peut en reprendre 5 par jour. Il suffit d’aller pêcher sur des zones en no-kill pour se convaincre de l’absurdité de ces chiffres : les canaux des Polders hollandais regorgent de brochets qu’on doit remettre à l’eau ; la Vesdre, hier mourante, est reconnue pour la taille et la densité fantastique de ses truites, qu’on doit également remettre à l’eau. Je ne désire pas que la pêche passe en no-kill complet, car je comprends le plaisir de ramener parfois un poisson pour le manger. Mais à quoi bon reprendre systématiquement une partie ou la totalité de nos prises ? Cela ne tuera pas la pêche, cela ne diminuera pas notre plaisir et vous serez content de prendre plus de beaux poissons tout en vous disant que nous n’avez pas eu une empreinte importante sur notre milieu, notre biotope.
Depuis longtemps, nous soutenons les populations de poissons avec des rempoissonnements, qui, comparés à la biomasse de la rivière, sont la plupart du temps une goutte dans l’océan, d’autant plus que la rivière est grande et l’espèce répandue (gardons, brèmes). Pour le brochet et la truite, les résultats sont plus visibles, car naturellement, ces poissons sont moins nombreux. En réalité, dans la plupart des cas, il serait très nettement plus valable de réhabiliter des frayères ou d’en créer des artificielles, comme les radeaux végétalisés à Cheratte, que de dépenser notre argent à remettre systématiquement du poisson à l’eau. Le rendement desdits ilots végétalisés est réellement fantastique et ils garantissent l’intégrité génétique des populations piscicoles par la non-introduction de poissons domestiqués dans la nature. Les résultats actuels sont très encourageants pour le futur.
Ceci dit, ne me faites pas dire ce qu’en aucun cas je n’ai voulu signifier : dans certains cas, des rivières ou des plans d’eau totalement dépeuplés ou d’espèces en voix de raréfaction, des rempoissonnements raisonnés, réalisés à l’aide de souches proches de poissons, peuvent donner des résultats remarquables, comme par exemple sur la Vesdre.

Pour conclure, je ne vous dirai que ceci : soyez fiers d’être des pêcheurs, soyez également conscients de votre impact sur la nature et de tout ce que vous pouvez faire de bien ou de mal. Et, surtout, communiquez dès que possible votre passion pour la pêche et votre amour de la nature. Nous sommes de bons défenseurs de l’eau, mais cela ne se sait pas assez !

Jean-Noël Schmitz
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